Suzanne Marguerite Blum est née le 24 novembre 1898 à Niort. Son père Joseph Blum, élève des Jésuites, quittait son Alsace natale après la guerre de 1870 par fidélité à la France, pour Paris puis Niort où il s’établit comme négociant-tailleur ; il était radical-socialiste fermement agnostique. Sa mère, Amélie Cahen, d’origine champenoise, avait reçu jusque 16 ans l’enseignement des Sœurs de la Doctrine chrétienne, qui s’étaient engagées à ne pas la convertir. Elle était croyante, mais sa pratique du judaïsme se limitait au respect de certains rites.

Son frère, André Blumel (1893-1973) était journaliste et avocat au Barreau de Paris (serment en 1926). Il prend le nom de Blumel en 1915 (dont il fit en 1936 son patronyme officiel), pour se distinguer d’un homonyme, critique d’art connu.

Suzanne Blum n’a aucune parenté avec Léon Blum, si ce n’est une longue amitié.

Elle prête serment le 18 juillet 1922 à la cour de Poitiers. Elle en démissionne le 15 octobre 1923 pour le barreau de Paris (le 11 décembre 1923). Lorsqu’elle s’inscrit à Paris, elle habite chez son frère, alors étudiant en philosophie. Le rapporteur du Conseil ajourne d’abord sa demande de stage : en effet, le cabinet dans lequel elle reçoit, chez son frère, n’a pas d’accès propre, risquant de voir le secret professionnel insuffisamment observé. L’une des conditions à l’inscription au tableau est en effet de disposer d’un cabinet approprié à l’exercice de la profession. Suzanne Blum justifie cette situation par la crise du logement et déclare sur l’honneur tout mettre en œuvre pour se mettre en conformité. Après une seconde visite du rapporteur, celle-ci a débarrassé les livres et papiers étrangers à la profession, et a installé un salon d’attente, ce qui s’avère suffisant pour être admise à prêter serment.

Extrait de lettre dactylographiée au Bâtonnier, 19 novembre 1923.

 

Elle effectue son stage chez Paul-Boncour jusqu’en 1924 et devient sa collaboratrice lorsqu’il est nommé ministre des affaires étrangères (1933-1934).

A cette époque, les jeunes avocates n’étaient pas toujours vues d’un très bon œil par leurs confrères masculins : « On s’imagine que les femmes font de bons avocats parce qu’elles « causent » facilement et même qu’elles bavardent. C’est une erreur. L’art de l’avocat consiste à retenir sa parole, et non à la répandre » dit Henri Robert au journaliste de Paris-Midi (8 juillet 1925). En 1925, Suzanne Blum se présente au prestigieux concours de la Conférence du stage (la première avocate parisienne à se présenter à ce concours était Jeanne Rospars en 1922) ; elle concourt pour la première fois et est élue 9e secrétaire, en même temps que sa consœur Juliette Veillier (qui est élue 2e secrétaire). Ce concours de 1925 marque un tournant dans histoire des femmes au barreau (après trois ans sans avocates élues au concours) : « pour la troisième fois, écrit Maria Vérone dans l’Oeuvre, le secrétariat de la Conférence du Stage sera mixte ». Suzanne obtient le prix Jacques Sabatier en 1926.

Aux côtés de Paul-Boncour, elle arpente le Palais et les salles d’audience : ainsi en 1925, elle plaide à la Cour d’Assises de Paris pour son client Albert Lansel, homme d’affaire accusé d’avoir assassiné son rival (au motif que ce dernier avait eu des relations intimes avec sa femme). En 1927, elle défend au Palais de Justice de Versailles le lieutenant Cazenave victime d’un coup de couteau à la gorge.

Puis elle s’oriente vers une clientèle plus artistique : en 1937, elle défend les intérêts de Artistes Associés contre la Société Tobis (représentée par Me Mettatal) dans le procès du film « A nous la liberté » contre « les Temps modernes ». La Tobis accusait Chaplin d’avoir plagié le film de René Clair « A nous la liberté ». Elle a entamé la procédure en France mais la déporte en Amérique ; en 1939, elle représente la filiale française de la société Universal Pictures company Inc. dans un différent avec Danièle Darrieux, etc.

Maria Vérone souhaitait en 1925 que « Mme Suzanne Blum ne borne pas son activité à l’étude des questions juridiques, la politique l’attire ; elle est la collaboratrice de Paul-Boncour, qui parait-il « l’entrainerait dans son sillage s’il devenait ministre, ce qui pourrait lui arriver demain ».  Je dirais bien que je souhaite la prompte réalisation de cette prophétie, si je n’avais ainsi l’air de faire des vœux pour la chute du ministère ; cependant, comme chacun sait qu’il n’est pas de gouvernement éternel, il est permis de penser qu’un jour ou l’autre Melle Blum suivra son patron et appartiendra au cabinet. Puis-je concevoir qu’à ce moment dans les couloirs de la Chambre, la jeune collaboratrice de Paul-Boncour, « ne proclamera pas les droits souverains et imprescriptibles de la femme ? ». Non, et je suis persuadée que c’est lui faire injure que lui prêter pareil sentiment ! ». Son souhait fut exaucé : Suzanne Blum restera la collaboratrice de Paul-Boncour lors de son action comme ministre des Affaires étrangères (1933-1934).

Procès Lancel – 1926. Cliché Société du Petit Parisien, 20 juillet 1926. Au centre, en robe, Paul-Boncour et Suzanne Blum.

Lorsque la 2eme guerre mondiale éclate, Suzanne Blum remplace dans un premier temps ses confrères mobilisés au front, quatre pour être précis.

Au 2e jour de la mobilisation (le 2 septembre 1939), son mari Paul Weill (qu’elle a épousé en 1934) et son frère partent comme officiers défenseurs dans la Justice militaire des Armées ; elle reste seule à Paris, « par force » car elle ne sait où aller et avec sa voisine la comtesse de Montardy de la Palurie, infirmière de la Croix Rouge, restée « par choix ». L’immeuble qu’elle habite s’est vidé de ses occupants réfugiés dans leurs terres. Elle offre ses services au commissariat général à l’Information où « je comptais des amis « sûrs », mais se voit un refus « ce qui sans doute, me sauva la vie » : « Avocat de sociétés américaines de films, je ne pouvais qu’être vendue aux Etats-Unis et indigne de défendre les intérêts français » écrit-elle dans ses mémoires.

Elle hérite de la clientèle de son mari, composée en grande partie d’acteurs et d’auteurs connus, mais aussi de clients « moins voyants » et non sans risque : le 6 juin 1940, elle plaidait encore à Vesoul. Son mari s’inquiète d’ailleurs de ses équipées et lui conseille « de ne pas faire la mariole ».

Sur ses conseils et ceux de son frère, elle sollicite le 16 mai 1940 de « Bob » Murphy, conseiller de l’ambassade des Etats-Unis, un visa américain qu’il lui délivre sans délai en lui conseillant d’en profiter aussitôt. Mais elle ne songe pas à l’utiliser dans l’immédiat.

Elle quitte Paris pour Montluçon le 9 juin 1940 après avoir vu le déménagement des archives de la présidence du Conseil et l’incendie de celles de l’ambassade d’Italie, bâtiments proches de son habitation.

En juin, les allemands étant à Nevers, elle emmène sa mère à Bordeaux juste avant le bombardement, où elle rencontre son mari à Guéret ; « il pleurait », écrit-elle. Elle retrouve aussi César Campinchi et Yvon Delbos qui voulaient partir pour les USA où, en raison de leur appartenance politique, ils auraient pu jouer un rôle important ; ces derniers embarqueront sur le Massilia avec 25 autres parlementaires. Si elle retrouve pleins d’amis et de connaissance, elle est très affectée par la disparition de Léo Lagrange, son camarade de promo à la Conférence, sous-secrétaire d’Etat aux Sports et aux loisirs du gouvernement Léon Blum, tué au cours d’une mission périlleuse pour laquelle il s’était porté volontaire.

Quant à elle, elle obtient le 22 juin le visa de sortie et le visa de transit espagnol et rejoint Lisbonne (trajet en voiture et en train). Elle y reste trois semaines, le temps que son ami William Bullitt, alors ambassadeur des Etats-Unis, lui permette d’obtenir un visa pour cette destination.

Le 8 août, elle embarque à bord de l’Excambion avec notamment la comtesse du Bourg de Rozas, le réalisateur et écrivain René Clair et sa femme, Salvador Dali et Gala, le critique Virgil Thomson et le photographe Man Ray. Les deux derniers l’invitent à leur table. Elle avait déjà rencontré Virgil Thomson chez des amies mais ne connaissait pas Man Ray.

Elle arrive à New York quelques jours plus tard et est hébergée chez ses amis. Son mari Paul Weill la rejoint en novembre 1940. Paul Weill et elle ne veulent pas abuser de l’hospitalité de leurs amis et s’installent rapidement dans un modeste hôtel de la 40e rue Est. L’entrée en guerre des Etats-Unis et les craintes de certains new-yorkais de futurs bombardements leur permettent d’accéder à un penthouse au 15e étage avec grande terrasse : « c’eût été parfait, sans les cafards ».

Elle s’emploie alors à faire tout ce qu’elle peut pour sauver la vie de plusieurs compatriotes français encore en France. Mais il lui fallait trouver un travail rémunérateur. Suzanne et Paul pensaient pouvoir exercer comme avocat. En effet, des problèmes se posaient à de nombreux français réfugiés que seuls des avocats français étaient susceptibles de résoudre. « Nous n’avions pas compté avec le protectionnisme du Barreau américain et son sens très mesuré de l’hospitalité. Aucun avocat français, sauf admis à exercer la profession aux Etats-Unis et jouissant donc de la nationalité américaine, n’était même autorisé à donner des conseils de droit français à des français ». Il leur fallait un intermédiaire américain ce qui, bien entendu, étant donné le tarif pratiqué décuplait. Elle ne savait rien faire d’autre qu’avocat. Elle devient assistante d’un professeur de droit à Columbia, puis chargée par un service d’information américain, de l’analyse de documents français, ainsi que d’articles de journaux.

Depuis leur exil, l’immeuble parisien du 53 rue de Varenne, dont Paul et elle étaient propriétaires depuis 1929, est encore occupé par leurs collaboratrices Mme Andrée Dunand-Pivot et Melle Liane Lehmann (avocates à la Cour). Le 17 février 1941 les autorités occupantes déménagent l’appartement. Joseph Nolleau (avocat et membre du Conseil de l’Ordre) est désigné par le bâtonnier pour se rendre sur place et veiller que les dossiers des confrères soient respectés. Le mobilier et les dossiers n’ont pas été enlevés. Les autorités n’enlèvent que les livres anciens qui ont retenu leur attention. Les deux collaboratrices s’opposent à ce déménagement et à la prise des dossiers : Liane Lehman a été pour ce fait condamnée à 6 mois de prison qu’elle a fait à Fresnes. Une partie de l’appartement a été sous-louée à un autre confrère Francis Sauvage (1880-1970) ; il assurera lui aussi la suppléance.

Lettre de Me Lehmann au Bâtonnier, 20 février 1941

L’Ordre des Avocats a écrit à la Kommandatur pour tenter de récupérer les livres, majoritairement de vieux ouvrages de droit. Sans succès.

De 1942 à 1945, Suzanne Weill poursuit son combat. Elle prend fait et cause pour Léon Blum, notamment pendant et après le procès de Riom. Elle lui écrit à plusieurs reprises, multiplie les démarches pour le sortir de prison  [Le procès de Riom s’est déroulé du 19 février au 15 avril 1942. Léon Blum était alors emprisonné au fort du Portalet] ; elle rassemble tous les articles du Populaire, n’en garde que 100 et décide, en 1942, de les publier avec une préface de William Bullitt, malgré les suggestions de plusieurs français consultés qui lui déconseillent de publier, pensant que cela fera du tort à Léon Blum.

Suzanne Blum, Vivre sans la patrie 1940/1945, éditions Plon, Paris, 1975, p.122.

Elle collabore également à plusieurs journaux ; elle créée une section française à l’American Woman hospital Reserve Corps : le programme consiste dans la formation d’unités ambulancières destinées à se rendre en France au premier appel et à la préparation au brevet d’aide-infirmière. Mais plusieurs difficultés administratives de la part des autorités américaines entraînent sa dissolution.

En 1943 elle recommence ses études de droit à l’université de New York, accessible à ses moyens. Pour s’inscrire, elle doit fournir sa licence de droit, ce qui s’avère Impossible. Elle montre sa carte d’avocat français, qui ne suffit pas. Elle réussit néanmoins à s’inscrire et étudie 18 mois à Columbia : elle bénéficie de cours accélérés sans vacances réservés aux combattants. Elle veut travailler pour sa thèse sur les rapports diplomatiques entre la France et les Etats-Unis depuis 1940, mais le doyen lui conseille de se rabattre sur un autre sujet. Elle opte alors pour : « la nationalité française des musulmans d’Algérie et les conflits de lois coraniques et françaises » et obtient le diplôme en 1944, qui écrit-elle, « ne lui servit jamais à rien ».

Fin mai 1944, le Consul général de France, Guérin de Beaumont lui propose de travailler avec lui comme « agent de l’étranger, l’étranger étant bien entendu la France ». Elle prend le service des visas, alors débordé par les demandes.

Elle s’apprête à rentrer en France et apprend la tenue de la conférence de San Francisco à laquelle Paul Boncour lui demande d’assister. Mais sa mère étant déjà rentrée, elle n’a pas pu se résoudre à retarder sa rentrée en France. Elle arrive en France au printemps 1945, après 5 ans d’exil, sur le navire Liberty Ship avec les écrivains Jules Romains (et sa femme), Jacques de Lacretelle et le producteur Jo Siritzki. Après une semaine de traversée, elle débarque au Havre, « bombardé, détruit, il ne restait qu’un sombre décor … ».

De retour à Paris, elle reprend le chemin du Palais. Et comme il était d’usage, son mari Paul Weill demanda l’autorisation au Bâtonnier.

Lettre de Paul Weill au Bâtonnier, 3 juillet 1945.

Le retour est difficile, car les exilés sont alors mal considérés dans la population : la question « A quoi vous êtes-vous consacré pendant toutes ces années » revient régulièrement. « Au palais, écrit-elle, je fus rapidement édifiée. En dehors d’une centaine de héros admirables, modestes et sacrifiés, mes confrères s’étaient bornés à gagner leur vie. Ma question parut gêner le premier auquel je m’adressai : mon activité a été purement professionnelle ».

Elle restera avocate jusqu’en 1980, date à laquelle elle démissionne. Spécialisée en droit littéraire et en droit privé cinématographique, elle avait principalement une clientèle d’artistes et de producteurs cinématographiques, en France, en Angleterre et aux Etats-Unis : en 1955, elle défend le Comptoir français de production cinématographique dans une affaire de refus de visa par la censure du film « Pas de pitié pour les caves » ; en 1964,  elle est l’avocate des Films Marbeuf dans une affaire de droits de propriété littéraire ; la société américaine de production de Tarzan les accuse de concurrence déloyale pour le film « Tarzan contre les coupeurs de tête ». En 1958, elle défend Rita Hayworth devant la 1ere chambre correctionnelle une affaire d’exequatur ; elle défendit également les intérêts de Jean-Paul Sartre jusqu’en 1964.

Elle est connue en Angleterre pour s’être occupée des affaires juridiques d’Édouard VIII après son abdication. À la mort de ce dernier, elle devient l’unique représentante des intérêts de la duchesse de Windsor.

Elle épouse en 1968 en secondes noces le général Georges Spillmann (1899-1980).

Elle a été décorée de la rosette de Chevalier de la Légion d’Honneur, nommée Commandeur de la Légion d’honneur en 1977 et Grand officier de l’Ordre national du mérite en 1989.

Elle s’éteint le 23 janvier 1994.

Paul-Boncour et Suzanne Blum, vers 1970. Cliché Georges Giraud.

 

Sources

  • Dossier ODA
  • Notice sur André Blumel par Eric Nadaud, Le Maitron
  • Tombe des époux Spillmann-Blum, Echiré (Deux-Sèvres)
  • Gallica :

L’Oeuvre, 15 juillet 1925

Secrétaire de la conférence :

Paris-midi, 8 juillet 1925

Le Grand écho du Nord de la France, 11 juillet 1925

L’Intransigeant, 4 décembre 1926

 

Légion d’honneur : France-soir 1er février 1947

 

Affaire Albert Lancel

Le Figaro, 12 février 1926

L’Homme libre : journal quotidien du matin, 15 février 1926

 

Affaire Cazenave-Fouquet

Le Petit Journal 12 janvier 1927

 

Affaire des communistes inculpés d’espionnage : elle défend l’inculpé Sergent.

L’Echo d’Alger 5 juin 1927

La Croix 20 juillet 1927

 

Procès « A nous la liberté contre les temps modernes ».

Ce soir : grand quotidien d’information indépendant, 11 mai 1937

 

« Obituary: Maitre Suzanne Blum », article de Hugo Vickers, paru dans The Independent, 26 janvier 1994

 

Publications

Suzanne Blum, Vivre sans la patrie 1940/1945, éditions Plon, Paris, 1975.

 

Sous le nom de Suzanne Blum :

Ne savoir rien, Paris, Éditions Julliard (1970).

Quand le scandale éclate, Paris, Éditions Perrin, coll. « Présence de l’histoire » no 118 (1971)

Le Printemps foudroyé, Paris, Presses de la Cité (1973)

Sous le pseudonyme de L.-S. Karen, romans policiers :

  • Le Billet jaune, Paris, Presses de la Cité, coll. « Un mystère » no 769 (1966)
  • Sillage de rêve, Paris, Presses de la Cité, coll. « Un mystère » 2e série no 35 (1967)
  • Il n’y a pas de cheval dans le jury, Paris, Presses de la Cité, coll. « Un mystère » 2e série no 68 bis (1968) ; réédition, Paris, Presses de la Cité, coll. « Punch » no 140 (1977)