Catherine Camille Schabba Molina est née le 15 mars 1904 dans l’appartement de ses parents au 4 rue Thimonier, dans le 9e arrondissement de Paris, dans une famille juive de petite bourgeoisie. Son père Aaron Eugène Molina, alors âgé de 30 ans était publiciste et sa mère Judith Amélie Hirsch-Weil âgée de 23 ans sans profession. Sa mère avait exercé avant son mariage le métier de dactylographe.

Enfant, elle n’avait guère de distractions que les histoires de famille et la lecture. Elève « très douée à l’intelligence prompte, aigüe, quoiqu’un peu superficielle, travailleuse et rapide » comme elle se définit elle-même, elle obtient son baccalauréat (après deux tentatives !), et poursuit des études de droit. Licenciée (avec mention bien en droit romain), le 10 juillet 1924, elle s’inscrit au Barreau de Paris le 28 janvier 1925. Elle habitait alors chez ses parents rue Nicolo mais bénéficiait de toutes les conditions pour exercer la profession.

Elle épouse Raymond Ammar, avocat à la Cour, le 18 février 1926, qui lui apprit les plaisirs de la vie : s’il n’était pas contre le fait que sa femme travaille, il l’encourageait davantage dans son « rôle de maîtresse de maison sachant surveiller ou préparer un bon dîner… Recevoir… » ; « c’est lui qui m’apprit à mettre du rouge aux joues, geste prohibé à la maison ; c’est lui qui me permit de fumer […] ». Raymond l’autorisa aussi à poursuivre ses études de philosophie, l’encourageant en lui offrant l’intégrale des ouvrages de Bergson pour son anniversaire. Elle obtiendra par la suite un certificat d’études supérieures en psychologie, ainsi qu’un diplôme d’infirmière de la Croix Rouge (métier qu’elle exercera comme bénévole).

Jean-Pierre, fils unique, naîtra de cet amour en 1928.

Sa première affaire en tant qu’avocate devant les appels correctionnels fut la défense d’une femme bénéficiant de l’Assistance judiciaire, plusieurs fois récidiviste, condamnée pour un délit à 13 mois de prison en première instance. « Les mots ne pouvaient sortir de ma gorge tant j’étais émue et inquiète » se remémore-t-elle. Elle était maladroite et charmante à la fois, âgée seulement de 20 ans. L’avocat général, expérimenté et qui avait deviné sa jeunesse, l’appela à la fin de sa plaidoirie et lui dit : « C’est votre première plaidoirie… Courage. Une autre fois ce sera très bien ». La Cour fut selon elle indulgente réduisant la peine de sa cliente à 10 mois.

En 1937, Catherine est contrainte de démissionner du barreau de Paris pour des raisons de santé. Elle poursuit sa passion militante pour le droit des femmes en écrivant plusieurs articles. Elle publie notamment en 1938 aux Editions Réalité, une plaquette de 64 pages, intitulée « Femme, voici tes droits ! », relative aux droits de la femme dans le mariage, en matière de divorce et à l’égard de l’enfant. Cette plaquette fait suite à la loi du 18 février 1938 qui élargit la capacité civile de la femme mariée, ce qui d’après elle, est une avancée insuffisante. Ce petit guide est salué par la presse qui le qualifie de « précieux, aussi clair que complet, mis à la portée de toutes les femmes » (Excelsior, 25 juin 1938).

Lorsque la 2e guerre éclate, Catherine suit, avec son fils, son mari Raymond dans les Pyrénées, où ce dernier avait été missionné pour la défense de Georges Mandel au procès de Riom. Ils s’installent à Urdos à quelques kilomètres de la prison du Portalet. Elle mène des missions non officielles de résistance dès juin 1940 auprès de son mari : elle l’aide, avec son beau-frère, à communiquer avec l’ambassade américaine à Vichy, en se rendant fréquemment voir Philippe Roques (1910-1943).  Philippe Roque, journaliste parlementaire, résistant, effectuait des allers-retours avec Londres de 1941 à 1942.

Elle est arrêtée avec son mari et son fils le 11 novembre 1942, et gardée à vue. Libérée sur des mensonges crus par les officiers de la Gestapo, elle quitte alors Urdos et son mari, direction le sud-est. Elle rencontre alors Joseph Laniel (1889-1975), qui lui tend la main lorsqu’elle le croise à bicyclette entre Vichy et Bellerive sur le pont : « Que faites-vous ici Madame ? ; il faut travailler avec nous… Garez votre fils… Avez-vous de l’argent ? ». Il ouvre son portefeuille, 10 000 francs. « Vous me rembourserez quand vous le pourrez après la guerre. RDV à Lyon samedi prochain à trois heures chez P.B. Voici l’adresse. N’écrivez rien. Il faut tout savoir par cœur ». Elle prend ensuite le train pour Nice, procure des faux papiers à son fils et le met à l’abri sous un faux nom avec l’aide de Monseigneur Rémond dans un pensionnat niçois (au collège de Sasserno).

Elle rejoint « officiellement » la Résistance à Lyon où elle est présentée à François de Menthon (1900-1984). De mai 1942 à juillet 1943, elle travaille comme Catherine Le Meur, sous le réseau Micromegas (réseau Ajax). Elle est homologuée dès la constitution officielle du réseau Ajax en juillet 1943. Elle travaille comme secrétaire et gardienne d’archives au Comité général d’Etudes (CGE) sous les ordres de François de Menthon, président de ce comité, chargé de centraliser tous les renseignements politiques et administratifs utiles à l’époque à la France libre et de la préparation de la future constitution. Le CGE était un mouvement comprenant quelques juristes et professeurs de droit. En 1943, les hautes personnalités qui en étaient à la tête partirent à Alger rejoindre le Général de Gaulle pour participer au gouvernement d’Alger. François de Menthon est nommé alors commissaire à la Justice au sein du Comité français de la Libération nationale d’Alger. Et « Catherine Le Meur, leur secrétaire, oubliée en déportation ! » écrira-t-elle dans la Douceur de revivre. Elle reste agent de liaison du réseau Ajax et se fait arrêter par la Gestapo, dans l’appartement qu’elle occupait et qui servait fréquemment de lieu de rencontre clandestin. Mais elle réussit à s’échapper !

 

Certificat d’appartenance aux F.F.C. 1948.

 

Son appartement est perquisitionné. Aidée par un inspecteur de police dévoué, elle retourne quelques mois plus tard quai Serin au « Petit Oiseau » et en quelques instants emporte précipitamment (dans le car même de la Police !) le mobilier et tout ce qu’elle retrouvait, et notamment le tableau de « Corot » confié par son ami, ainsi qu’une liasse de dollars (cachés dans une paire de chaussettes) ; elle remet la toile et les dollars en main propre à son ami à Clermont Ferrand, avant de rejoindre Paris.

Mais la Gestapo retrouve sa trace et l’arrête le 30 juin 1944 dans les locaux d’un service juridique où elle était une employée appointée. Elle réussit à faire prévenir son ami, l’avertissant par un collègue complaisant. Cet ami se rend chez elle remplir rapidement une valise de vêtement qu’il porte à la directrice. Catherine obtient des Allemands la permission de la lui remettre rue des Saussaies. Cette valise permit à quelques prisonnières de recevoir des lingeries de rechange à Fresnes, où elle est incarcérée, sous son faux nom Catherine Rivet femme Duhamel.

« La vie à Fresnes serait supportable sans la grosse émotion du matin, lorsqu’on vient nous chercher pour les interrogatoires » raconte-t-elle dans K.W.4. Mais son interlocuteur n’est pas « sadique » comme les autres, il pose des tas de petites questions insidieuses. Elle lui explique qu’elle était à Lyon, secrétaire du CGE (motif pour lequel elle était recherchée) et qu’elle ne connaissait que M. de Menthon. Son interlocuteur a accordé quelques crédits à ses mensonges, ce qui lui permit de sauver deux de ses camarades François G. et le docteur Maurice F. Il insiste aussi sur ses faux-papiers : Catherine Duhamel, femme de Ernest Georges Duhamel, qui est en Angleterre ; Catherine ne lâche rien. Mais il va plus loin et lui pose une question qui la met dans l’embarras, sans que cela ne se traduise sur son visage, ni son comportement : « connaissez-vous M. Demeury ? ». Elle répond sans sourciller : « M. Demeury, c’est un enfant, j’étais une amie de sa mère, sur la Côte d’Azur ». « Un enfant, un enfant (il avait 16 ans) qui s’occupe des dépôts d’armes ». « Ce n’est pas possible, … après tout vous devez savoir mieux que moi ». Demeury n’était autre que son fils Jean Pierre, qui avait pris le maquis…. Son interlocuteur connaissait l’adresse de Demeury dans la Sarthe… mais celui-ci était déjà parti dans l’Oise, abrité chez une connaissance, Dolly B.

De Fresnes, elle est transférée au fort de Romainville où elle retrouve d’ailleurs Dolly B., qui lui dit que toute la famille a été arrêtée, excepté Jean-Pierre parti quelques jours avant, sans donner d’explications. Dans la voiture cellulaire, elle rencontre Jacquie, sa future compagne de déportation. Elles restent 8 jours où elles ont cru vivre « dans une auberge de jeunesse avec une discipline douce ». ; elles avaient des colis de la Croix rouge, prenaient des bains de soleil. Le fort de Romainville a été réquisitionné par la Gestapo en 1940 et sera jusqu’en 1944 un camp d’internement et de transit pour la déportation ; 40 % de toutes les femmes françaises arrêtées pour actes de résistance passeront par ce fort.

De Romainville, elle est déportée à Ravensbrück en août 1944, « après 5 jours de voyage dans des wagons plombés, 60 par wagons, étouffant, sales de crasse et de l’odeur des tinettes, les françaises descendent à la gare de Furstemberg ». Elle est mise en quarantaine, enfermée dans des blocks exigus : elle ne peut ni s’asseoir de jour, faute de place, ni dormir la nuit car les déportées partagent 2 paillasses à 5. L’appel dure deux heures le matin dans le froid. « Le jour où nous avons quitté Ravensbrück nous avons été 21 heures debout … pour remplir les différentes formalités (bureau d’appel, visites médicales, distribution de vêtements) ». Quant aux visites médicales, elle les qualifie de « monstrueuses » : nues, au soleil, devant des prisonniers moins sadiques que nos bourreaux.

Extrait de K.W.4. journal, éditions du Coq, Lyon, 1948.

Le 25 août 1944, elle est transférée au Lager de Siemenstadt, à 12 km de Berlin, pour travailler dans une usine Siemens. Elle le qualifie de moins lugubre que Ravensbrück, plus petit et moins sale. 900 femmes, de 18 à 45 ans, dont 70 françaises y sont enfermées. Chacune a caché des armes, saboté du travail, écrit, imprimé ou diffusé des journaux ravitaillé le maquis ou fabriqué de fausses cartes : « toutes nous n’avons qu’un but : la Résistance ». Les françaises portaient un triangle rouge rappelant qu’elles avaient lutter contre le travail obligatoire. Elles sont affectées au travail en usine de guerre.

Depuis début septembre, Catherine, numéro 1104, travaille au K.W.4, 12 heures de nuit, debout, sur une machine où chacune se débrouille comme elle peut avec des bobines sur lesquelles sont enroulés les fils électriques auxquels elle doit faire subir différentes expériences de contrôle. Il fait froid à l’usine, la neige est fréquente, les bombardements sont quotidiens et elle souffre de la faim (une soupe par jour !) et de divers maux. Elle écrit sur des bouts de papier ce qu’elle vit, depuis la prison de Fresnes, et les cache comme elle peut (soit sur elle, dans ses chaussures, sous sa paillasse). En octobre 1944, elle effectue un essai sur une 3e machine, qui lui permet de rester assise pendant les 10 minutes que met le fil à se dérouler, parfois les 10 minutes peuvent se prolonger… Elle a du papier et un crayon et donc elle écrit : « Reine du sabotage je peux écrire le chiffre qui me plait, les résultats sont pratiquement incontrôlables ». Effectivement, toutes les femmes employées dans cette usine sabotaient dès qu’elles le pouvaient le travail des machines. En décembre 1944, affaiblie, elle est malade et est au Revier, sorte d’infirmerie : « je suis surveillée et grondée tout le temps » ; mais elle lutte pour se rétablir un peu, car toute femme qui ne peut plus travailler est renvoyée à Ravensbrück, là où il y a les fours crématoires….

Extrait de K.W.4. journal, éditions du Coq, Lyon, 1948.

Après un mois de janvier 1945 difficile, avec des températures de -20e C, elle se réjouit des bombardements américains : « nous admirons les incendies – avec quelle joie contenue !- dans le ciel ». En effet, début 1945, les forces américaines lancent de nombreux raids diurnes dans la région de Berlin, jusque fin mars, 314 raids ont eu lieu. En février 1945, une partie de l’usine flambe. Le 28 mars 1945, tous les blocks flambent. Catherine fuit avec deux compagnes, enjambe les fils de fer barbelés et sort du camp. Elle essaie d’atteindre les abris des hommes- impossible- les abris sont trop pleins. Elles restent dehors. Après une 4e vague de bombardement, Catherine et ses amies sont accroupies dans l’herbe, à terre au milieu de Polonaises et d’italiennes qui hurlent et prient, dans un bruit assourdissant, recouvertes d’un épais nuage de fumée. Le bombardement a duré 3 heures. Une offizierine les ramène au camp où tout flambe encore, sauf les bâtiments des cuisines : « C’est une chance car nous avons grand faim ». « Aucune française ne manque à l’effectif. Nous sommes toutes étonnées de vivre ».

Siemenstadt est détruite. Les déportées sont transférées au camp d’Azerhof, petit camp d’hommes à quelques kilomètres de Siemenstadt, mais il est « plein à craquer ». Il faut y loger les 1000 prisonnières et 2500 prisonniers et sinistrés. La vie y est intenable, et les bombardements continuent.

Le 2 avril 1945, dimanche de Pâques, elles arrivent à Sachsenhausen et sont réparties en divers blocks. Catherine est avec 5 autres françaises. Les conditions de vie sont intenables : une paillasse crasseuse et 2 couvertures sales pour 3 personnes. Elles sont affectées aux corvées de vidage des seaux d’excréments, puis aux corvées de pommes de terre. Les violences physiques montent d’un cran, les bombardements continuent.

Le samedi 11 avril 1945, les portes du camp sont ouvertes à 18h : « nous avons sous le bras un pain et une boîte de pâté pour 4, l’ordre de tenir 4 jours et la colonne de 230 françaises s’ébranle avec quelques milliers d’étrangères, encadrée tous les dix mètres de soldats, fusil chargé, de soldates et de chiens. Nous fuyons les russes ; mais où allons-nous ? personne ne le sait et d’angoissantes suppositions sont permises ».

Catherine et ses compatriotes françaises marchent plusieurs jours, durant plusieurs heures sur les routes, en direction du nord-ouest de Berlin. Elles croisent plusieurs fois des camions de la croix rouge qui s’arrêtent, leur distribuant de la nourriture et de l’eau : un colis pour quatre contenant du chocolat, des raisins secs, des pruneaux : « Tenez bons, disent-ils, les russes nous suivent de près ». Elles arrivent le 29 avril à 60 km de Berlin, à la Ferme de Rosen Erck (2 km de Zecklin), épuisées. Les allemands désertent la ferme le 2 mai : elles envahissent la maison, pillent et mangent tout ce qu’elles trouvent. Les blessés et les malades sont évacués le lendemain : « Ouf me voilà libre ! » écria-t-elle. Elle décide avec son amie de partir à pied à l’hôpital de Wittstock où sont ses autres camarades.

De là, elle part le 11 mai pour être remise aux autorités américaines, à 50 km, arrive au camp américain de Jennitz (ancienne poudrière transformée en camp de rapatriement), sur la route de Hambourg. Elle quitte ce camp pour arriver à Ceele où elle bénéficie d’un accueil « assez aigre doux du capitaine français qui ne comprend pas que j’arrive seule et sans papiers ». Puis elle décolle le 16 mai en direction du Bourget dans un avion où elle retrouve Céline qui sort de l’hôpital : « Quand l’avion décolle, je me mets du rouge aux lèvres que me donne Céline. C’est mon premier geste de femme, il est symbolique il me semble ». L’avion rapatrie 30 passagers, 28 prisonniers et déportés et deux femme, Céline et elle.

Arrivée au Bourget, une grande émotion l’envahit : l’accueil est chaleureux les soldats présentent les armes. Elle traverse Paris, « la population nous acclame, on nous offre du vin. Je réclame des fruits. Une femme me donne une orange. Je mords, il me semble dans tout le bonheur de vivre », et se rend au Lutétia.

Elle se présente « tel un cadavre ambulant » dans ce grand hôtel parisien (7 étages et les 350 chambres), réquisitionné par le Général de Gaulle dès avril 1945 pour accueillir les déportés, de jour comme de nuit. Elle pèse alors 36 kg, est habillée d’un pantalon allemand (elle s’était délestée de sa robe rayée auprès d’une fontaine en Allemagne), ses cheveux tombent par poignées, ses yeux ressemblent à ceux d’un animal traqué. Lorsqu’elle arrive, elle fait l’objet, comme tous les autres arrivants d’un interrogatoire très sévère : elle décline ses 4 identités Catherine Le Meur, Claudine, Catherine Rivet, Catherine Duhamel, puis détaille son parcours en Allemagne dans les différents camps.

Elle donne son numéro de matricule, le 1104 à partir de Berlin, celui de Ravensbrück, elle ne s’en souvient plus. Réponse violente de la personne chargée du dossier : « Alors vous n’êtes pas aller à Ravensbrück ! ».

Catherine voit ensuite son amie Denise Raynal (dont elle avait sauvé la vie de son mari Pierre) puis Poupette qui lui indique que son fils l’attend dans sa chambre….

Extrait de La douceur de revivre, Editions Dumas, 1970

 

Après 10 jours passés au Lutécia avec son fils, elle est hébergée par une amie, puis part se reposer et se soigner à Bone sur Ménoge en Savoie, de juin à décembre 1945. Elle profite de ce séjour pour rassembler et mettre au propre tous les bouts de papiers qu’elle a rapporté des camps. Elle veut désormais devenir journaliste et écrivain. Sans nouvelle de son mari, elle cherche des informations. Est-il encore vivant ?

 

Lettre au Bâtonnier, 21 juin 1945.

 

De retour à Paris, elle obtient un appartement de 3 pièces, place du Palais Bourbon. Elle écrit des articles pour le journal Action, puis travaille au ministère de l’Economie nationale où elle organise une bibliothèque de droit et d’économie politique. Mais sa situation financière est compliquée : elle décide donc de reprendre la robe, se réinscrit au barreau de Paris le 12 octobre 1945, et retourne au palais : « et là je commence à souffrir vraiment » écrira-t-elle dans Douceur de revivre. Ce palais lui rappelle le « jadis », ce temps où elle venait au Palais avec son mari Raymond, dont elle n’a toujours pas de nouvelles. Elle publie dans des journaux de résistants des annonces de recherche. Ce n’est qu’en février 1946 qu’elle découvre enfin ce qui est arrivé à son mari. Déporté en Allemagne, il est mort le 18 février 1945, jour anniversaire de leur mariage, victime de maltraitance et de violence. Elle entreprend une longue démarche pour faire établir un acte de décès avec la mention Mort pour la France. Après plusieurs mois, Raymond est reconnu résistant isolé avec son grade de capitaine homologué, mais la carte de déporté résistant lui est refusée, au profit de celle de déporté politique. Elle effectue un recours en grâce auprès du Ministre dont elle a une réponse négative au motif : « vous n’avez pas prouvé que, lorsque votre mari fut arrêté définitivement sur la route d’Urdos au Portalet, le 18 novembre 1942, en revenant de sa visite à G. Mandel au fort du Portalet, il faisait un acte de résistance ». « Les allemands n’avaient pas terrassé mon instinct de combat, mais l’administration française m’avait vaincue ». Elle abandonne la lutte et accepte la carte de refugié politique, lui donnant droit à une indemnité de 60 000 francs (touchée en 1950). Raymond sera cité à l’ordre de la Nation puis décoré de la Légion d’honneur à titre posthume « pour faits exceptionnels de guerre et de résistance » (J.O. du 11 décembre 1949).

A travers cette lutte administrative, elle contribue à la rédaction de deux nouveaux statuts parus en 1948 concernant les déportés : sont déportés résistants ceux qui ont accompli des actes de résistance qui furent la cause déterminante et immédiate de leur déportation ; sont déportés politiques ceux qui ayant été déportés et ayant fait ou non de la Résistance ne peuvent établir un lien de causalité entre le Déportation et la Résistance.

Quant à elle, elle est décorée de la médaille de la Résistance et de la croix de guerre avec une belle citation du maréchal Juin du 27 décembre 1945.

Elle rédige également des démarches nécessaires pour obtenir une pension : elle reçoit une somme de 47 900 francs par des camarades de Raymond, ce qui la touche profondément ; puis 10 000 francs de prime de l’Ordre des avocats, pour un avocat déporté – le règlement ne prévoyait pas qu’il y en eût deux dans un seul ménage !

 

En 1946, elle apprend que l’une de ses amies de déportation dirige un journal de mode, dans lequel elle voit un « débouché pour ses articles de droit ». Le journal accepte de la rémunérer mensuellement pour ses articles, au tarif habituel des piges. Elle accepte de collaborer pour répondre au courrier juridique du journal à la condition qu’elle n’irait pas au journal les rédiger, « conformément aux règles de l’Ordre, qui défendent à l’avocat de se déplacer hors de son cabinet, excepté pour plaider ou visiter ses clients détenus en prison ». Mais elle est convoquée le 9 octobre 1946 par un membre du Conseil de l’Ordre qui lui demande des explications sur cette collaboration. L’affaire est classée sans suite jusqu’au 14 janvier 1947 où elle est de nouveau convoquée pour s’expliquer sur des faits de publicité. Elle est accusée de « rechercher la clientèle par des moyens de publicité interdits ». En effet, les règlements des Ordres interdisent tout appel à la clientèle par voies de circulaires, d’insertion dans les journaux, de publicités ou de démarches quelconques. Cette convocation provoque sa colère : « J’ai jadis devant la Gestapo, avant ma déportation, nié des crimes que j’avais commis ; et maintenant j’avouerais des fautes que je n’ai point commises ! Ce serait une ironie amère du sort ! » écrit-elle dans sa biographie. Après une ultime convocation, le Conseil de l’Ordre décide de ne lui infliger aucune sanction disciplinaire.

Extrait de l’annonce parue dans le journal Mode du Jour, 24 octobre 1946

 

 

En 1946, malgré une santé fragile, elle a de plus en plus d’affaires et de clients, « pas toujours rentables d’ailleurs ». Elle donne des consultations gratuites avec une consœur dans des associations d’anciens combattants et s’inscrit à l’Assistance judiciaire. Elle dirige un cabinet spécialisé en droit civil. Elle a plaidé de nombreuses affaires aux Assises, toutes de l’assistance judiciaires, sauf deux. Elle renoncera plus tard à traiter des dossiers d’Assistance judiciaire, qu’elle juge trop absorbants et non rentables : aucun remboursement, aucun dédommagement pécuniaire n’était à recevoir lorsqu’il s’agissait d’une affaire d’Assistance judiciaire.

En 1947, elle publie ses souvenirs de déportation K.W.4, préfacé par Henri Huisman, par souscription (exemplaire vendu 300 francs). Aucune publicité ne fut faite en dehors d’une radio et d’un article dans le Canard enchainé [extrait p.104]. Grand succès….

 

Catherine Ammar reçut plusieurs décorations, qui « ne me firent au moment ni chaud ni froid » excepté l’une d’elles, bien modeste : la croix du dévouement social. Cette décoration lui était chère parce que demandée par sa camarade de camp, Alice, qui en exagérant un peu, affirmait que qu’elle lui avait sauvé la vie. En 1959, elle est décorée de la Légion d’honneur. Cette décoration lui avait été proposée dès son retour. « Si je l’avais reçue à l’époque j’aurais été heureuse ; mais un désir trop longtemps différé n’apporte plus de plaisir, il devient une formalité ». Elle refuse de faire sa propre demande : « je ne postule pas » ; or c’était la règle. « Et puis je n’ai aucun droit à recevoir cette décoration à titre civil. Si j’ai la Légion d’honneur, elle doit émaner du ministère de la Guerre ou des anciens Combattants ». Un décret du 18 mars 1952 (J.O. du 22 mars) du Ministère des Anciens Combattants la décore du titre de chevalier de la Légion d’honneur. La cérémonie se déroule dans les salons de la mairie du VIIe arrondissement, au même endroit que la remise de la Légion d’honneur de son mari. Elle y rencontre d’ailleurs Joseph Laniel, devenu président du Conseil, auprès de qui elle veut honorer sa dette, contractée lorsque celui-ci lui a sauvé la vie, en 1942. Il a toujours refusé qu’elle lui rende les 10 000 francs. La rosette de la Légion d’Honneur lui sera attribuée par un décret du 18 novembre 1959 (J.O. du 25 novembre 1959), venant du Ministère des Forces armées. Elle lui sera remise par le Bâtonnier Paul Arrighi, chez elle, en mars 1960.

Très engagée, Catherine a également œuvré pour le service social de Garenne Colombes (depuis 1960) : cette activité permettait à un grand nombre d’administrés de trouver les renseignements et les conseils auprès d’un avocat à la Cour, à titre gratuit, de préférence à ceux que pourraient donner des représentants de professions parajudiciaires.

Elle présida également le 7eme comité de vigilance pour la protection de l’enfance malheureuse (de 1964 à 1975), fut adhérente à la Société des gens de lettres, et à la société des écrivains combattants.

Elle a donné de nombreuses conférences sur la Résistance et l’enfance, écrit plusieurs articles de droit, plusieurs tribunes sur l’Enfance, ainsi que de nombreux ouvrages (romans, contes et nouvelles). Elle a obtenu en 1960 le prix du Palais littéraire pour la Nouvelle.

Souffrant de divers maux, Catherine Ammar prend sa retraite et démissionne du Barreau le 11 février 1964, devenant avocate honoraire : « je dois donc vous prier – écrit-elle au Bâtonnier- de bien vouloir accepter ma démission, puisque ma santé ne me permet plus de satisfaire honorablement aux misères et aux grandeurs de cette profession trop fatigante, mais qu’on abandonne le cœur déchiré, lorsqu’on l’a pratiqué régulièrement ».

Elle s’éteindra le 18 janvier 1995, à son domicile du 1 place Bourbon, à l’âge de 91 ans.

 

Sources

ODA

Dossier de Raymond Ammar.

Dossier de Catherine Ammar.

Catherine AMMAR, la douceur de revivre, Editions Dumas, 1970

Catherine AMMAR, K.W.4, journal, éditions du Coq, Lyon, 1948

 

Archives de Vincennes

Dossier 16 P 11462, Raymond Ammar.

 

Archives de Paris

9N 147_A : acte de naissance

16M 242_A : Mariage

 

Gallica

Décès de sa mère : La France judiciaire, 30 novembre 1934

Conte de Catherine Ammar : Le Petit journal, 10 décembre 1937

Publication d’une brochure « femme voici tes droits ! », Editions Réalités :

Journal des débats politiques et littéraires, 10 juillet 1938

Excelsior, 25 juin 1938

– La Croix 18 juin 1948 : attaque d’un chauffeur de taxi. Catherine Ammar défend l’inculpé.