Raymond Elie Ammar est né au Caire en Egypte le 1er juin 1898, fils de Victor Ammar (français originaire d’Alger, arbitragiste à la bourse de Paris) et de Marie Mosseri, sans profession.

Il étudie au Caire jusqu’à sa mobilisation en 1917.

Âgé de 19 ans, il est appelé à l’activité le 18 avril 1917 mais manque à l’appel et classé dans les délais le dit jour. Il était alors en résidence au Caire. Un ordre de route lui a été établi lui enjoignant de se présenter au bureau du recrutement le 7 juillet 1917, qu’il rejoint le 10 comme soldat de 2e classe. Il est affecté au 111e R.I. le 1er août 1917 puis passe au 149e R.I le 28 juillet 1918. Il est blessé une première fois accidentellement le 19 août par balle de pistolet à la main gauche. Puis au cours des combats acharnés lors de la bataille de la ligne Hindenburg (bataille majeure qui contribua à la fin de la guerre), il est blessé devant Banogne-Recouvrances dans les Ardennes au cours d’une opération où il s’activait comme agent de liaison, ce qui lui vaut d’être cité à l’Ordre de la Brigade le 5 novembre 1918 : « agent de liaison plein d’entrain qui assure son service avec un mépris absolu du danger pendant les attaques du 25 au 27 octobre 1918 » ; « blessé au cours des opérations ». En effet, le 25 octobre, l’armée française enlève les hauteurs de la commune de Banogne et s’empare ainsi du dernier tronçon entre Saint-Quentin et la vallée de l’Aisne d’un système de fortifications et de défense allemand, la Hunding Stellung. Raymond est blessé le 26 octobre par balle de manière superficielle à la fesse iliaque gauche et plus sérieusement à la cuisse gauche. Il sera décoré de la croix de guerre, de la médaille interalliée et obtiendra le grade de capitaine de réserve. « Il est resté toute sa vie boitillant et souffrant de sciatique » écrira sa femme Catherine dans La douceur de revivre (Editions Dumas, 1970). Démobilisé, il passe dans la réserve de l’armée active le 16 avril 1920 et se retire au Caire chez ses parents.

Il arrive à Paris en 1921, et réside à Saint-Cloud, probablement pour effectuer ses études de droit à l’université. Il sera titulaire d’un certificat d’études supérieures de sociologie, lauréat de la faculté de droit de Paris, mention en concours politique ; il est licencié en droit le 8 juillet 1924.

Il intègre le barreau parisien le 7 janvier 1925, après avoir prêté serment le 23 octobre 1924. Il vit alors chez son frère, où il dispose de deux pièces, une pour la salle d’attente, l’autre pour son bureau, conformément au règlement en vigueur au barreau.

En février 1926, à 24 ans, il épouse religieusement au temple de la rue Buffault, puis civilement à la mairie du 16e arrondissement, Catherine Molina, avocate à la Cour de Paris, âgée de 21 ans, union de laquelle naîtra un fils, Jean Pierre. Ils s’installeront dans le 16e arrondissement.

Jusqu’à la seconde guerre mondiale, Raymond Ammar plaide de nombreuses affaires et travaille auprès d’avocats renommés au Palais.

Il est rappelé à l’activité le 5 février 1940 et promu officier dans le cadre des assimilés spéciaux du service de la justice militaire (officier défenseur) par le journal officiel du 24/02/40, affecté à la 5e Armée. Il est démobilisé le 8 juillet 1940 et se retire à Paris. A la fin des années 1940, Raymond Ammar justifie de la nationalité française de son père et de son grand-père, nés en Algérie, ce qui a permis son maintien au tableau, en vertu de la loi du 10 septembre 1940. Raymond Ammar a toutefois déjà quitté Paris avec sa femme et son fils et ne veut pas revenir en zone occupée : il s’occupe activement du centre de rééducation professionnel de Lyon. Il y obtient d’ailleurs ses diplômes d’ouvrier tourneur ajusteur.

 

En 1941, il accepte d’être l’avocat de Georges Mandel à la demande du Bâtonnier Jacques Charpentier.

Georges Mandel était un journaliste qui connut une importante carrière politique : il fut en effet attaché de cabinet de Georges Clémenceau au début du 20e siècle, puis député, ministre des Postes, Télégraphes et Téléphones entre 1934 et 1936, ministre des Colonies d’avril 1938 à mai 1940. En mai 1940 il est promu en urgence ministre de l’Intérieur du gouvernement de Paul Reynaud. Lors de l’arrivée au pouvoir du maréchal Philippe Pétain, le 16 juin 1940, il use de son influence dans le choix du nouveau sous-secrétaire d’État à la Guerre, le général Charles de Gaulle, pour représenter la France à Londres, conformément au vœu de Churchill. Il organise ensuite le départ pour l’Afrique du Nord du président de la République, des présidents de la Chambre des députés et du Sénat et de nombreux parlementaires afin de poursuivre la guerre depuis les départements d’Algérie. Il embarque sur le Massilia le 21 juin 1940 avec d’autres députés pour le Maroc. Il est arrêté le 8 août, déféré à la Cour de Riom conduit au château de Chazeron dans le Puy-de-Dôme où se trouvent déjà Paul Reynaud, Édouard Daladier et le général Maurice Gamelin. Jugés comme « des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique », ils sont condamnés à la prison à vie par le tribunal d’exception voulu par le maréchal Pétain, le 7 novembre 1941. Ils sont alors emprisonnés au fort du Portalet dans les Pyrénées.

Georges Mandel était accusé de plusieurs chefs d’inculpation dont celui d’« attentat contre la sûreté de l’État », constitué, selon la Cour suprême, par l’activité du parlementaire au Maroc après son débarquement du paquebot Massilia fin juin 1940.

Raymond Ammar arrive à Urdos avec ses confrères Mes Georges Chauvel, avocat de Daladier, et Samuel Spanien, défenseur de Léon Blum, et loge à l’Hôtel des voyageurs. Il s’installe ensuite avec sa femme et son fils à Urdos, dans la vallée d’Aspre. Il visite durant un an son client deux fois par jour en faisant 10 km sous la neige en hiver et sous le soleil brûlant en été. Il devient le regard et l’oreille du ministre sur le monde extérieur, et lui fait des comptes-rendus biquotidiens des radios étrangères. Lors de la détention de Georges Mandel, les autorités militaires faisaient preuve d’une grande souplesse : aucune limitation de durée n’était imposée aux visiteurs, aucune fouille ce qui permettait à une partie du courrier d’échapper à la censure locale ; de fait, Raymond Ammar n’eut aucune difficulté à visiter son client et à lui communiquer des documents censurés par les autorités. Il se rendait régulièrement à Riom en vue de se renseigner sur l’évolution du procès. Il faisait son courrier et communiquait avec l’ambassade américaine à Vichy, notamment avec Mac Arthur et avec Churchill par l’intermédiaire de son frère Maurice, de sa femme Catherine qui rejoignaient Philippe Roque partant fréquemment en Angleterre. Il se chargeait également d’effectuer des démarches auprès de l’ambassade américaine, celles-ci étant considérées comme suspectes et donc dangereuses.

Au fur et à mesure que le gouvernement de Vichy supprime les visites des avocats aux différents inculpés de Riom, Raymond est le seul à conserver son autorisation de visite. Il accepte, à titre bénévole et confraternel, de remplacer ses confrères empêchés auprès de Daladier, Reynaud et Blum, qui l’avait choisi.

Lorsque les Allemands franchirent la ligne de démarcation pour occuper la France entière, le 11 novembre 1942, les habitants d’Urdos donnèrent le conseil à Me Ammar de fuir en Espagne et proposèrent de lui faciliter le passage. Celui-ci refusa, disant qu’il désirait rester près de son « patron ». Il est arrêté le 11 novembre par des officiers allemands avec sa femme et son fils. Tous les trois seront relâchés au bout de 12 heures, Raymond ayant donné sa parole qu’il ne quitterait pas le pays. Raymond leur a également indiqué qu’il restait dans le village pour continuer de rendre visite à Mandel, fidèle à sa mission d’avocat. Il téléphone alors durant une heure du fort au gouvernement de Vichy pour les informer (notamment Laval et son chef de cabinet Jardin), protester légalement et vivement contre l’attitude qui consistait à livrer des prisonniers politique à l’Allemagne, téléphone évidemment surveillé par les allemands : il venait de signer son arrestation…. Cette communication s’en suivit d’une lettre que Raymond et les détenus rédigèrent ensemble. Raymond refuse toujours de s’enfuir : pour lui, un officier français de la 5e Armée et un avocat digne de ce nom ne fuyaient pas devant l’ennemi ; et il était l’un et l’autre. La femme de Georges Mandel, qui insistait aussi pour qu’il parte, se vit répondre : « je ne quitterai le Ministre que lorsqu’il sera en sureté et qu’il n’aura plus besoin de moi ».

Le 15 novembre, Catherine et son fils quittent Urdos ; elle avait obtenu l’autorisation des allemands à la suite des déclarations mensongères qu’elle leur fit. La dernière fois qu’ils le verront….

« Ammar ne se faisait aucune illusion sur son destin » témoignera Catherine dans un rapport adressé aux autorités militaires françaises après la guerre. Il est arrêté et enlevé le 18 novembre sur la route alors qu’il revenait du Portalet. Il est gardé environ 24 heures dans une baraque située tout près de l’usine électrique d’Urdis, puis déporté.

Georges Mandel, déporté, sera assassiné en juillet 1944.  Paul Reynaud, Léon Blum et Edouard Daladier reviendront vivants après leur déportation en Allemagne.

Raymond est transféré à Paris où il reste environ trois semaines. « Après une interrogation assez sévère » écrira un déporté l’ayant rencontré en Allemagne en novembre 1944, « dont le résultat fut zéro pour la Gestapo », il est conduit au train pour Berlin. Puis il est transféré au camp de Sachsenhausen où il est incarcéré en cellule et au secret pendant deux ans. Deux fois par jour il recevait la visite du commandant du camp qui tentait de le faire parler, mais Raymond restait silencieux, ce qui lassa l’officier. Raymond ne voulait pas travailler en cellule, fidèle à ses principes : « un officier de l’armée française ne travaillait pas pour l’ennemi ». Il a été emprisonné à Orianenbourg-Sachsenhausen de la fin 1942 au mois de novembre 1944. Yvon Delbos, ancien ministre français, arrêté, était dans la cellule voisine et communiquait clandestinement avec lui. Le camp de Sachsenhausen, libéré en 1945 par l’Armée rouge, était destiné à enfermer des prisonniers politiques et des détenus de droit commun, ainsi que les asociaux et les homosexuels.

En novembre 1944, Raymond part dans un wagon à bestiaux à Kamp sur les bords du Rhin avec plusieurs déportés français et étrangers : ils travaillèrent de nuit pour reconstruire les voies ferrées bombardées à Oberlahnstein et Brau Bach (Rhénanie-Palatinat, vallée supérieure du Rhin), travail harassant, presque sans nourriture, dormant quelques heures par jour dans un wagon plombé, entassés à 5 par wagons. A la mi-janvier, le convoi part à Bad-Kreuznach pour déblayer la gare bombardée : Raymond tombe malade, « jambes et têtes enflées » et est évacué vers Hanovre.

« Depuis on n’est sans nouvelle » disent sa femme et le rapporteur du Conseil de l’Ordre. Ce dernier rajoute : « on peut imaginer ce que fut ce martyre pour lui d’abord et la famille qui n’obtint ses renseignements qu’en juin-juillet 1945 et qui était sans nouvelle depuis novembre 1942 ».

Raymond a ensuite été transféré à Bergen Belsen, où il meurt, victime de mauvais traitements et coups de bâton, le 18 février 1945, jour anniversaire de son mariage. « Son corps stationnera devant le bloc 17, avant d’être brûlé en bûcher ».

Sa femme Catherine, après avoir passé des annonces de recherche dans les journaux de déportés, réclamant des nouvelles, n’a été informée de son décès qu’en février 1946, lorsqu’elle reçut un pneumatique : « AMMAR Raymond, né le 1er juin 1898, au Caire, Avocat à la Cour, déporté à Oranienbourg, en compagnie de M. Yvon Delbos, de fin 42 à novembre 44, envoyé ensuite au camp de Bad-Kreusnach-Rhin, où il travaillait au déblaiement. Aurait quitté Bad-Kreusnach, début mars 45, pour une destination inconnue, le Hanovre ? ». Par la suite, un camarade déporté, Aulois, lui écrit que, le 18 février 1945, il avait été témoin de la mort de Raymond. Après une rencontre à Monceau-les-Mines où il habitait, Aulois lui raconta alors tous les détails…

 

Lettre du Bâtonnier au Directeur du Contentieux de la Nationalité, 21 mai 1949

 

Après son départ d’Urdos, Catherine cachera son fils avec l’aide de Monseigneur Rémond dans un pensionnat niçois et sous un faux nom. Elle rejoindra les réseaux de résistance. Elle sera arrêtée par la Gestapo en 1944 ; emprisonnée à Fresnes puis déportée à Ravensbrück. Elle reviendra en France en 1945 et mettra tout en œuvre pour que son mari ne soit pas oublié….

Raymond Ammar sera cité à l’Ordre de la Nation et décoré de la Légion d’honneur à titre posthume. « pour faits exceptionnels de guerre et de résistance » (J.O. du 11 décembre 1949).

 

Hommage du Bâtonnier Poignard, 1946.

 

 

Sources

 

ODA

Dossier de Raymond Ammar.

Discours de Marcel Poignard, 1946.

Catherine AMMAR, la douceur de revivre, Editions Dumas, 1970.

Catherine AMMAR, K.W.4, journal, éditions du Coq, Lyon, 1948.

 

Archives de Vincennes

Dossier 16 P 11462, Raymond Ammar.

 

Mémoire des hommes

Titres, homologations et services pour faits de résistance : Raymond Ammar

Base des morts en déportation (1939-1945) : Elie Ammar

 

Fiche matricule

Archives départementales de Marseille, Registre matricule : Matricule 4876, classe 1918, subdivision de Marseille

 

Archives de Paris

16M 242_A : Acte de Mariage

 

Bibliographie

Christophe Lastécouères, Prisonniers d’Etat sous Vichy, Paris, Editions Perrin, 2019

Article de Christophe Lastécouères, La République « embastillée » et « déportée » au fort du Portalet. Errances d’une justice politique ordinaire en temps d’exception (1940-1942).

 

Gallica-BNF

1926, affaire de plagiat :  Le Journal, 21 novembre 1926

Citation à l’Ordre de la Nation à titre posthume, J.O. du 8 juillet 1948

L’Aurore, 9 juillet 1948.