« Le grand bâtonnier de la première guerre »

Henri Robert, L’Avocat, Hachette, 1923.

Edmond Rousse est né le 18 mars 1817 au 27 rue de la Croix des Petits champs à Paris, dans une famille bourgeoise. Son père Marie Joseph Georges Rousse, notaire royal, président de la Chambre des notaires de Paris, Chevalier de la Légion d’Honneur meurt jeune laissant sa femme Alexandrine Adèle Arthaud et ses deux fils dans une situation assez précaire.

Emile le plus âgé devient notaire et reprend l’affaire de son père mais se voit dans l’obligation d’abandonner sa charge, conséquence d’une importante blessure par balles survenue en 1839.

Edmond étudie le droit, obtient sa licence et s’inscrit au Barreau de Paris en 1837 ; en juillet 1845, alors qu’il va plaider une affaire à la 3e chambre, il aborde dans le vestibule du Palais un confrère « qui gagne 100 000 francs par an, et moi je ne gagne rien… Je ne m’appelle pas du tout, et lui s’appelle Chaix d’Est-Ange ! » (Lettres à un ami, tome 1, 1845-1870, Paris, Hachette, 1909). Chaix d’Est-Ange lui confie qu’il n’a plus de secrétaires et qu’il en est embarrassé. Edmond Rousse saisit l’occasion : « Maître, […] depuis longtemps je songeais à vous parler précisément de ce sujet […]. Je suis au Palais depuis trois ans, la clientèle n’abonde pas, je veux arriver, je cherche une route, un appui, un patronage utile : Maître voulez-vous être tout cela ? Vous cherchez un secrétaire, je serais votre secrétaire si vous voulez de ma personne ». L’affaire était conclue : « le grand homme me mit un dossier dans les bras comme signe d’investiture, et depuis ce temps-là je suis secrétaire unique de M. Chaix d’Est-Ange ».

Portrait d’Edmond Rousse, d’après Jean Léon Gerome, après 1857.

Il démissionne de son poste de secrétaire de Chaix d’Est-Ange en 1848, suite à des paroles qui l’ont blessées. Durant les événements de 1848, son frère et lui sont engagés dans la Garde nationale, dans la 2e Légion. Ils essuient plusieurs fusillades dans les rues de Paris, provenant des barricades, et s’en sortiront indemnes, marqués toutefois par les violences de cette révolution.

Durant les années 1850, Edmond Rousse plaide de grandes affaires aux Palais, dans tous les domaines : en 1849, il se retrouve à trois reprises contre son confrère Jules Favre dans des affaires de séparation de corps. Il se définit également comme un avocat « nomade », allant plaider dans plusieurs villes de province. Si bien, qu’il se forge une excellente réputation auprès de ses confrères : « mon nom est toujours prononcé entre Allou, Nicolet, Lachaud et quelques autres » écrit-il à son ami le 9 octobre 1851.

Il assiste impuissant au coup d’Etat de 1851 et à l’arrestation de ses confrères Berryer et Dufaure. Il est marqué par la violence parisienne et la destruction de la maison de Chaix. Cette situation entraîne au Palais une disette d’affaires judiciaires dans les années suivantes, doublée pour lui du retour dans les prétoires de Dufaure « ce qui m’est désagréable, car il va prendre une part énorme d’affaires ». En 1854, ses soucis de santé l’amènent à rédiger son testament judicaire, répartissant les affaires courantes au cas où…

Dès 1854, il est présenté pour le Conseil de l’Ordre ; il lui faudra attendre le 1er août 1862 pour être nommé membre du Conseil de l’Ordre des avocats à la Cour d’Appel de Paris, avec 234 voix pour 407 votants.

Lettres à un ami, tome 1, 1845-1870, Paris, Hachette, 1909

 

Il sera réélu tous les deux ans jusqu’en 1870 ; en 1866, il se confie à son ami sur le souhait de certains confères de le voir en prochain bâtonnier. D’ailleurs, en décembre 1866, il se réjouit de l’élection d’Allou mais se pose la question du prochain ; il n’envisage pas que ce soit lui, il pense à Nicolet : « toute autre nomination serait selon moi une injustice et une faute ». Il est élu bâtonnier en août 1870, « le jour même où l’on apprenait les premiers désastres, et où l’on pouvait prévoir tous les autres » (Souvenirs du Siège de Paris, 1870-1871), succédant à Me Grévy. En effet, la guerre de 1870 opposant la France à une coalition d’états allemands dirigée par la Prusse a débuté le 19 juillet 1870, entraînant de nombreuses défaites militaires de la France.

Edmond Rousse, considéré par son confrère Henri Robert, comme le premier bâtonnier de guerre, s’est illustré lors de la Commune.

Le 17 septembre 1870, Paris est assiégé ; les chemins de fer sont coupés ; le courrier n’arrive plus. Le bâtonnier Rousse, avec l’aide notamment du Premier président Girardin et du procureur général Paul Fabre, constitue une ambulance au palais : il s’agit de mettre en place un hôpital militaire temporaire pour accueillir les blessés. Cet hôpital provisoire – 5 mois- fut installé dans l’ancienne salle des Assises « là où jadis nous nous pressions pour entendre Chaix d’Estange, Bethmont ou Berryer ». Il passera de nombreuses heures à veiller et rassurer les malades durant le siège de Paris, leur offrant tantôt des cigares, tantôt du rhum ou du café, … à l’ambulance du Palais mais aussi dans les autres ambulances parisiennes (Crédit foncier, rue Vaudrezane, théâtre français, etc.). Dans les premiers mois, l’activité de l’ambulance du Palais est très calme : tout est organisé mais « le personnel me paraît un peu nombreux » : il y a en effet en septembre 1870, 30 délégués pour surveiller 30 lits. Mais dès début octobre, la salle est vite occupée : il y compte alors une vingtaine de soldats, et d’autres arrivent encore, et dès le 10, alors qu’il est de service avec le président Bonjean (1804-1871) et Louis Sebert (1814-1876), président de la Chambre des Notaires, « la salle est presque au complet ». Parfois, il se déplace, « au bruit du canon », pour aller chercher des blessés dans les champs, le long des chemins, dans Paris, à Champigny, au Bourget, à Suresnes.  Il évoque dans ses souvenirs le 1e décembre, le déplacement périlleux du Premier président « qui marchait en avant, comme à l’audience, mais en tenue de guerre […] en grandes guêtres, la croix rouge au bras, portant le brancard » à Créteil pour récupérer des blessés ; celui-ci a effectivement failli recevoir des balles. Edmond Rousse était très attaché à remplir ces missions à l’ambulance, notamment celle d’aller chercher les blessés : « hier je n’ai pas pu obtenir une place pour aller aujourd’hui à l’ambulance relever les blessés » écrit-il le 21 décembre 1870, c’est pourquoi il reçut la visite de l’administrateur de l’ambulance du Palais, venu lui dire qu’il lui avait gardé une place pour le lendemain.

Malgré la situation de siège, Edmond Rousse remplit parfaitement son rôle de Bâtonnier de l’Ordre des Avocats : il assure les relations avec les autorités en prenant part à l’application des décrets. Fin septembre, à la demande du Colonel Chef de l’Etat Major du Général Tamisier, commandant de la garde nationale de Paris, il est chargé d’organiser les conseils de guerre et de la révision pour la garde nationale. Les Conseils de guerre sont constitués d’un Conseil attaché à chaque secteur des fortifications, de juges élus, d’un commissaire général nommé par le gouvernement, et de membres de la révision nommé par le Conseil de l’Ordre. Edmond Rousse convoque donc le Conseil de l’Ordre pour délibérer sur des listes de membres.

Il reçoit régulièrement ses confères mobilisés, prend de leurs nouvelles, de celle de leur famille, et s’informe sur la situation du front. Ainsi le 29 septembre, il dîne avec un confrère jeune avocat engagé dans le bataillon de la Côte d’Or, mobilisé depuis plusieurs jours à Villejuif ; il avait combattu le matin même de ce dîner. Le 7 novembre il rencontre un autre confrère engagé dans les dragons, et qui s’est distingué dans les premiers combats de Paris.

Il prend leur défense lorsque ceux-ci ont été arrêtés : le 11 novembre, l’un d‘entre eux, Maurice Joly, a été arrêté pour la part qu’il a prise dans l’émeute du 31 octobre. Celui-ci sollicite donc son Bâtonnier, lui demandant d’intervenir pour le faire relâcher provisoirement.

Il assiste à plusieurs procès, comme celui d’un chef de bataillon accusé d’atteinte à la sureté de l’Etat, et continue de plaider ses affaires, malgré la guerre, malgré les restrictions et les privations, ce qui fin janvier 1871, lui fait écrire : « Au milieu de ces atroces angoisses, il faut travailler, il faut plaider après-demain ! Plaider !… ».

Exécution de Monseigneur Darboy, Archevêque de Paris, du Président Bonjean et d’autres otages de la Commune, le 24 mai 1871. Gravure en couleurs, anonyme, 1871.

 

Défenseur très actif des personnes arrêtés, il a fait « preuve de courage » en intervenant auprès de Raoul Rigault, procureur de la Commune et de Protot Ministre de la Justice. Il obtient de ces derniers d’accéder à la prison de Mazas, occupée par les communards depuis le 17 mai 1871. Il s’entretient le 20 mai pour sa 1ere et dernière visite notamment avec l’abbé Deguerry, le père Gaubert et l’archevêque Darboy. Il tente également durant cette période de sauver son confère Gustave Chaudey.

 

Gravure aquarellée de Yves Barret d’après Bertall, après 1871. A gauche : Raoul Rigault ; à droite Eugène Protot face au Bâtonnier Edmond Rousse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Jean Baptiste Gerbier (1725-1788). Buste en terre cuite de Jean Baptiste Lemoyne, 18ème siècle. Buste sauvé de l’incendie en 1871.

Le Bâtonnier Edmond Rousse assistera à l’incendie qui emportera le Palais du 24 au 26 mai 1871. L’incendie a ravagé notamment la salle des Pas-Perdus et la salle du Conseil de l’Ordre : « La Commune avait annoncé qu’elle brûlerait Paris… Dans cette dure sentence, le Palais était justement condamné… Il fallait que tout pérît : les contrats, les jugements, les titres d’hérédité, ces lois volontaires qui nous gouvernaient et qui nous lient ; tout, jusqu’à nos noms… Dans ce grand désastre, nous n’avons point été épargnés. Vous voyez ce qui reste de notre antique héritage. La salle du Conseil s’est effondrée dans les flammes. Les bustes de Paillet et de Marie, qui semblaient présider encore aux délibérations de vos anciens, ne sont plus que des débris informes ; 16.000 volumes de notre bibliothèque sont brûlés, les deux tiers de nos richesses ! Nos livres d’étude, les compagnons, les maîtres de nos jeunes années ! Si tout n’a pas péri, vous le devez au courage du gardien fidèle auquel ce dépôt précieux était depuis longtemps confié » (Discours à l’ouverture de la conférence, 1871). Il évoque alors la présence de Nicolas Boucher, en charge de la bibliothèque de l’Ordre, organisateur de la chaîne humaine qui permit que les avocats alertés et présents sauvent les livres tant ils étaient persuadés que la connaissance est la condition d’une juste société.

 

Portrait de Michel de L’Hospital, anonyme, 17e siècle. Il s’agit d’un fragment central d’une gravure ayant en partie brûlé durant l’incendie de la Commune, le 24 mai 1871.

 

 

 

 

 

Il poursuit : « La Sainte-Chapelle, restée seule debout et intacte dans un cercle de feu, a recueilli, comme un lieu d’asile, les épaves de notre ruine. C’est là que, pendant l’incendie, nos livres étaient jetés pêle-mêle. C’est là qu’un jour vous auriez pu voir un de vos anciens emportant dans ses bras le buste classique de Gerbier, trébuchant à travers les escaliers, les poutres et les cordages et déposant enfin son fardeau sacré loin du danger, au fond du sanctuaire. Le moment ne prêtait guère aux réminiscences poétiques. Mais comme c’est un rêveur, il m’a confié qu’à chaque pas, il songeait, sans pouvoir s’en défendre, au pieux Enée emportant sur ses épaules, dans la nuit fatale d’Ilion, le vieil Anchise et ses dieux domestiques ».

 

 

 

 

 

En juin 1871, il est décoré de la Légion d’honneur.

A la fin de la Commune, il est réélu bâtonnier pour 1871-1872, puis nommé en 1872 membre de la commission de l’Instruction publique par Jules Simon pour réorganiser l’enseignement du droit.

En 1880, il se présente à l’Académie française, pour prendre la place de son confrère Jules Favre. Son homologue académicien Désiré Nisard, alors qu’il n’avait pas voté pour lui, le présente comme « un homme d’un esprit si rare, d’un cœur plus rare encore », d’une grande modestie. En 1903, il est le doyen en âge de l’Académie, à 87 ans ; il occupe le 29e fauteuil.

Discours de réception d’Edmond Rousse à l’académie française.

En 1887, le barreau lui organise une cérémonie pour son son cinquantenaire professionnel : un banquet a lieu le 3 décembre 1887 à l’Hôtel continental, en présence de nombreuses personnalités du monde judiciaire.

Il plaidera sa dernière affaire en 1890 comme l’un des mandataires de M. Henri Eugène Philippe Louis d’Orléans, duc d’Aumale.

A la veille de sa mort, il reçoit chez lui une visite de tout le Conseil de l’Ordre, présidée par le bâtonnier d’alors, venu lui annoncer qu’à l’élection des Membres du Conseil faite le jour même c’est son nom qui avait été le premier proclamé à l’unanimité des suffrages. Il décède en 1906, d’une longue maladie, restant dans l’histoire de l’Ordre comme « le grand bâtonnier de 1870 ». La cérémonie se déroule en l’église Saint Louis ; Edmond Rousse sera inhumé au cimetière de la Roche Guyon.

Notes manuscrites d’Edmond Rousse au sujet de ses obsèques. 1888.

En 1907, par son testament, il lègue à l’Ordre des Avocats un pendule d’époque Louis XVI, ornant la cheminée du Bureau du bâtonnier, « ce précieux objet d’art qu’appréciait tout particulièrement Me Rousse », ainsi qu’une somme de 10000 francs.

Les fonds patrimoniaux de l’Ordre de Avocats conservent de nombreux portraits et une importante correspondance de Me Edmond Rousse.

 

Publications d’Edmond Rousse

 

Sources

Dossier professionnel d’Edmond Rousse, ODA.

 

Bibliographie (Gallica)

Correspondance avec Jules Favre

« Correspondance avec Jules Favre », Journal officiel de la République, 26 septembre 1870.

Journal du siège de Paris : décrets, proclamations, circulaires, rapports, notes, renseignements, documents divers, officiels et autres. Tome 1 / publ. par Georges d’Heylli, Librairie générale (Paris), 1871-1873

 

Commune de Paris

Des Sinistres occasionnés par la guerre… par M. Badon-Pascal,Paris, 1871

Revue des deux mondes : recueil de la politique, de l’administration et des mœurs,  mai 1871.

Les convulsions de Paris. Les prisons pendant la Commune, Maxime Du Camp, Paris, 1879-1880.

 

Académicien

Le Panthéon de l’industrie : journal hebdomadaire illustré, 1880

Le Temps, 25 avril 1880

Bulletin de la Ville de Paris : journal administratif, littéraire, commercial et financier : paraissant le lundi, 26 avril 1880

Aegri somnia : pensées et caractères, Désiré Nisard, Paris, 1889

Portraits historiques et littéraires…, Edmond Biré, E. Vitte, Lyon, 1892.

Le Grand illustré : journal hebdomadaire d’actualité, Paris, avril 1904.

 

Publications des discours d’Edmond Rousse

Revue critique de législation et de jurisprudence, Librairie générale de droit et de jurisprudence, Paris, 1884.

Discours, plaidoyers et oeuvres diverses de M. Edmond Rousse,… recueillis et publiés par Fernand Worms,…. Tome 2, Larose et Forcet Paris, 1884.

 

Duc d’Orléans

La Lanterne : journal politique quotidien, 14 février 1890

 

Décès et legs

Le Monde illustré, 7 juillet 1906

Les Annales coloniales : organe de la « France coloniale moderne », Paris, 9 août 1906.

Musées et monuments de France : revue mensuelle d’art ancien et moderne, publiée sous la direction de Paul Vitre, Paris, 1907.

Recueil des actes administratifs de la Préfecture du département de la Seine, novembre 1907.

Un vétéran du barreau parisien : quatre-vingts ans de souvenirs, 1827-1907, Charles Limet, Paris, 1908.

Souvenirs du jeune âge : histoires, récits et impressions d’antan, L. Lyon-Caen, Montluçon, 1912.