Longtemps jugées inaptes à la profession d’avocat, les femmes n’y eurent accès que tardivement. Dès 1897, Jeanne Chauvin demande leur inscription au barreau, provoquant des réactions contrastées : certains s’y opposent fermement, comme Me Caraby, pour qui « La place des femmes n’est pas parmi nous ! », d’autres y voient une touche de grâce dans le Code, surtout « si elles étaient jolies » comme le précise Me Clunet.

Le 1er juillet 1899, sous l’impulsion de Poincaré, Paul Deschanel et René Viviani, la chambre des Députés adopte la loi Viviani, autorisant enfin les femmes à exercer, promulguée le 1er décembre 1900.

La première à prêter serment fut Sophie Balachowski-Petit, dite Olga Petit, le 6 décembre, tandis que Jeanne Chauvin, première femme docteur en droit en 1892, sera la première avocate à plaider en France en 1901.

A gauche, Olga Petit ; à droite Jeanne Chauvin. La Vie illustrée, 4 janvier 1901.

 

L’entrée des femmes au barreau entraîne une réaction misogyne importante aussi bien au Palais que dans le public, et de nombreuses parodies et caricatures, qui perdurent bien des années. Les caricaturistes s’en donnent à cœur joie, les représentant plus soucieuses de leur tenue que de leurs dossiers, trop timides pour réclamer des honoraires, ou encore trop désireuses de plaire pour plaider avec fermeté.

Mais ces pionnières luttent pour asseoir leur place et faire valoir leurs droits : « Etes-vous féministe ? » demande un journaliste du Parisien à Agathe Dyvrande en 1907. « Pouvez-vous en douter, lui répond-elle. Je suis féministe comme toutes les femmes le sont ou devraient l’être, c’est-à-dire pour l’accession de toutes les femmes aux carrières compatibles avec les conditions de leur sexe ». Dans les pas de leurs consœurs, Hélène Miropolsky demande en 1909 qu’après l’admission des femmes au barreau, celles-ci puissent l’être aussi dans les jurys des tribunaux ; Maria Vérone milite pour la création d’un tribunal pour enfants qui voit le jour en 1912.

Hélène Miropolsky.

A la veille de la Première guerre, elles sont 23 avocates parisiennes. En 1914, la mobilisation emporte près de la moitié du barreau, poussant les femmes à prendre la relève.
Elles deviennent plus d’une cinquantaine en 1918, plaidant au civil comme au pénal à la place de leurs confrères partis au front. Certaines interviennent même devant les conseils de guerre. D’autres s’engagent comme infirmières ou participent aux consultations gratuites et aux commissions d’allocations. Elles contribuent aussi aux actions de l’Ordre, notamment en préparant des colis pour les avocats mobilisés.

Malgré des débuts difficiles, dus notamment au coût des études et à la difficulté de recruter une clientèle, les pionnières ont, par leur persévérance, conquis une légitimité.

Les avocates à la conquête de leurs droits

Entre les deux guerres, le féminisme s’organise et les avocates y trouvent naturellement leur place. Nombre d’entre elles sont des militantes actives, en particulier Yvonne Netter, Marcelle Kraemer-Bach, Suzanne Grinberg ou encore Odette Simon-Bidaux. Mais la figure emblématique reste sans conteste Maria Vérone, militante infatigable pour le droit des femmes et véritable pionnière de leur émancipation.

Cours d’oratrices du collège libre des sciences sociales. Marcelle Kraemer-Bach et Odette Simon- Bidaux, avocates à la Cour, écoutent le discours d’une des élèves.Cliché Agence Trampus, 1934.

Dès 1919, Jeanne Chauvin est la 1ère femme à se présenter aux élections pour être membre du Conseil de l’Ordre, sans succès. En 1922, elles investissent le prestigieux concours de la Conférence du stage : Jeanne Rospars-Legrand est élue 3e secrétaire, brisant un plafond symbolique. Elles seront deux élues en 1925. Il faudra attendre 1936 pour que Lucienne Scheid-Levillion devienne la première femme 1er Secrétaire.

En 1922, tandis que Madeleine Taupain fonde avec huit de ses confrères masculins, l’Union des jeunes avocats (UJA), association à vocation syndicale destinée à favoriser l’insertion des jeunes diplômés dans la profession, Agathe Dyvrande crée l’Amicale des avocates de France.

C’est également dans les années 1920 que Suzanne Grinberg, qui avait prêté serment en 1909, à tout juste 20 ans, créa la première Association des femmes juristes. Et en 1929, elles se tournent vers l’international, en participant à la création de la Fédération internationale des femmes des carrières juridiques.

Conquérir leurs droits implique un engagement en politique. Elles adhèrent donc aux partis, participent à plusieurs commissions extraparlementaires, notamment celle pour la révision des droits de la femme ; elles militent également activement pour le droit de vote, inspirées par Maria Vérone avec son slogan : « la femme paie l’impôt, la femme doit voter ».

À la fin des années 1930, dans une France encore patriarcale et sous la menace de la guerre, les avocates s’engagent face au régime de Vichy qui veut les cantonner au foyer. En 1939, elles sont 228 avocates parisiennes, et 369 en 1943. Comme durant la Première Guerre mondiale, elles soutiennent les blessés et envoient des colis aux prisonniers. Certaines restent au Palais pour remplacer leurs confrères mobilisés ou exclus, tandis que d’autres quittent la profession. Plusieurs fuient la zone occupée ou sont déportées pour leurs origines, leurs croyances ou leurs actions. Beaucoup entrent en résistance, à l’image de Germaine Sénéchal, active dans plusieurs réseaux et engagée dans des missions clandestines.

L’après-guerre

Au sortir de la guerre, le féminisme s’impose comme une force reconnue dans la vie sociale et politique. Héritières de leurs aînées, les femmes affirment leur rôle dans l’évolution de la profession et la conquête des droits. En 1945, 33 d’entre elles sont élues députées, dont les avocates parisiennes Madeleine Léo-Lagrange et Germaine Peyroles. Cette dernière devient en 1946 la première vice-présidente de l’Assemblée nationale, après l’inscription du principe d’égalité entre les sexes dans la Constitution.

Diplôme de licenciée en droit de Germaine Peyroles. 1922.

En 1950, le barreau parisien compte 20% de femmes. Lucile Tinayre-Grenaudier est la première avocate élue au Conseil de l’Ordre du barreau de Paris, ce qui constitue alors un événement. Il faudra toutefois attendre 1962 pour qu’une seconde femme soit élue.

Après Mai 68, le féminisme prend une tournure plus affirmée : les femmes mènent un combat déterminé pour l’égalité des droits. Au barreau de Paris, une avocate s’illustre plus encore que les autres : Gisèle Halimi marque l’histoire lors du procès de Bobigny en 1972, faisant avancer la cause du droit à l’avortement, puis devant la Cour d’assises d’Aix-en-Provence en 1978, où elle contribue à la criminalisation du viol.

La féminisation de la profession s’accélère à partir des années 1970 : à Paris le nombre de femmes au barreau est multiplié par 8 entre 1970 et 2005, alors que, dans le même temps, le nombre total d’avocats est multiplié par 5.

Du côté des institutions ordinales, Françoise Perelman-Thalheimer est la première femme à se porter candidate aux fonctions de bâtonnier en 1982. Quinze ans plus tard, en 1997, Dominique de La Garanderie franchit une étape historique en devenant la première femme élue à la tête du plus grand barreau de France. Depuis, trois avocates ont, à leur tour, occupé cette prestigieuse fonction au barreau de Paris.

En 2016, le Conseil de l’Ordre devient, pour la première fois de son histoire, paritaire – une avancée appelée à durer. Pourtant, les avocates ne peuvent alors toujours pas employer officiellement le titre au féminin. Il faudra attendre 2022 pour que l’appellation d’« avocate » soit enfin reconnue. Aujourd’hui, les femmes représentent plus de 60 % des membres du barreau de France, affirmant chaque jour un peu plus leur place dans la profession.

 

Cindy Geraci, Musée du Barreau de Paris.